Naviguer le sentiment de ne pas être assez, tel qu’on est
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Pendant ma saison de guérison et de réflexion, plus tôt cette année, je suis allée davantage en profondeur en thérapie pour explorer une croyance qui m’accompagne depuis très longtemps : celle de ne pas être assez, telle que je suis. La nommer aussi simplement demeure quelque peu déstabilisant, parce que derrière ces quelques mots se cache une pensée limitante qui a influencé une grande partie de ma vie, mes choix, ma façon de travailler et mes attentes envers moi-même.
Récemment, alors que je parlais de mon épuisement et du travail que je fais pour essayer de laisser davantage de place à autre chose qu’à la performance, une personne m’a répondu : « Ah oui, toi, tu as toujours été dans la performance. » Quelques mots seulement, et pourtant quelque chose en moi a réagi beaucoup plus fortement que je ne l’aurais souhaité. Je me suis sentie jugée, presque ramenée à une version de moi-même que j’essaie justement de mieux comprendre et de transformer. Une partie de moi avait envie de répondre : Et si tu savais…
Avec un peu de recul, j’ai compris que ce n’était peut-être pas tant le commentaire qui méritait mon attention que ce qu’il avait réussi à toucher en moi. Pourquoi cette perception de moi était-elle encore aussi sensible ? Pourquoi, après toutes ces années à travailler sur moi, à écrire sur la vulnérabilité et à essayer de vivre et de diriger avec davantage d’authenticité, quelques mots pouvaient-ils encore me ramener aussi rapidement à cet endroit ?
Pour comprendre, je dois retourner assez loin.
Très jeune, j’ai associé, à tort bien sûr, la reconnaissance et l’amour à ce que j’arrivais à accomplir. Je ne raconte pas cela pour chercher un responsable. Nos parents nous élèvent eux aussi à partir de leur propre histoire, de ce qu’ils ont appris, de ce qu’ils ont traversé et des outils dont ils disposent. Mais l’enfant interprète ce qu’il vit avec les moyens qu’il possède à ce moment-là. Et la petite fille que j’étais semble avoir compris très tôt qu’en faisant bien, et peut-être encore mieux, elle recevrait cette reconnaissance dont elle avait tant besoin.
Je me souviens encore de certains travaux scolaires ramenés fièrement à la maison avec un résultat de 95 %, et de la question qui pouvait suivre : pourquoi pas 100 % ? Cela se manifestait aussi dans les sports, les activités et, plus tard, dans le travail. Peu à peu, viser haut et faire davantage sont devenus naturels. Et lorsque ce fonctionnement est récompensé, il est facile de comprendre pourquoi il s’installe. La performance donne des résultats, apporte de la reconnaissance, ouvre des portes et peut même devenir une partie importante de notre identité.
Certains codes de ma génération ont probablement renforcé ces apprentissages. Nous avons grandi et commencé nos carrières dans des milieux où il fallait faire ses preuves, gravir les échelons et démontrer que l’on pouvait en prendre davantage. Parfois, la récompense pour avoir réussi à tout porter était simplement de se faire confier encore plus.
J’ai fonctionné ainsi très longtemps, et j’y suis devenue plutôt bonne. Après certains de mes départs, j’ai constaté qu’il fallait deux ou trois personnes pour reprendre les fonctions que j’avais occupées. À une époque, j’aurais probablement raconté cela avec une certaine fierté, comme la preuve de tout ce dont j’étais capable. Aujourd’hui, je me demande plutôt pourquoi il m’a semblé normal de porter une charge qui nécessiterait ensuite plusieurs personnes, et pourquoi ma capacité à en prendre toujours davantage était devenue une mesure de ma valeur.
Je ne souhaite pas pour autant renier ce que cette façon d’avancer m’a apporté. Elle m’a appris à me dépasser, à persévérer, à travailler fort et à viser l’excellence. Mais ce qui nous sert à un moment de notre vie peut finir par nous coûter cher lorsque nous ne savons plus comment fonctionner autrement. Avec le recul, certains épisodes d’épuisement prennent aujourd’hui un autre sens, jusqu’au moment où mon corps a lancé un cri d’alarme beaucoup plus difficile à ignorer en décembre dernier.
Encore aujourd’hui, ne pas travailler ou ne pas être en train de faire quelque chose peut être difficile pour moi. Lorsque notre valeur a longtemps été entremêlée à ce que nous accomplissons, ralentir n’est pas simplement une question d’horaire. Cela peut toucher quelque chose de beaucoup plus profond : si je ne fais pas, si je ne porte pas, si je ne dépasse pas les attentes, suis-je encore assez ? Et derrière cette question s’en cache peut-être une autre, encore plus fondamentale : peut-on m’aimer pour ce que je suis, et non pour ce que je fais ?
C’est cette distinction que j’essaie aujourd’hui d’apprendre à habiter. Ce que je fais peut être une expression de qui je suis sans devenir la mesure de ma valeur. Je peux aimer viser l’excellence, contribuer, créer et me dépasser sans avoir à y chercher constamment la preuve que je suis assez ou que je mérite d’être aimée.
Cela m’amène aussi à regarder différemment les personnes que nous considérons comme très performantes. De l’extérieur, nous voyons les standards élevés, l’ambition, la capacité de travail, l’intensité ou le désir de toujours pousser un peu plus loin. Cela peut impressionner, agacer, intimider ou même éloigner. Mais nous ne savons pas toujours ce qui se trouve derrière. Pour certaines personnes, ce sera simplement le plaisir de se dépasser. Pour d’autres, peut-être qu’une vieille croyance participe aussi à la course : Est-ce que je suis assez maintenant ?
C’est probablement pourquoi le commentaire récent m’a autant touchée. Il contenait peut-être une part de vérité : j’ai effectivement passé une grande partie de ma vie dans la performance. Mais derrière cette réalité se trouve une histoire que l’on ne voit pas nécessairement de l’extérieur. Et si tu savais… Si tu savais ce qui a parfois alimenté cette performance, combien de fois le désir de faire mieux a côtoyé la peur de ne pas être assez.
Et pourtant, je réalise que je n’ai pas besoin que l’autre sache tout cela pour que mon expérience soit valide. Le commentaire m’a plutôt permis de voir qu’un endroit en moi demeurait sensible. Ce n’est pas parce qu’on a fonctionné d’une certaine façon pendant 51 ans qu’une prise de conscience suffit pour tout changer du jour au lendemain. Comprendre un mécanisme ne signifie pas qu’il cesse de se manifester. Peut-être que guérir, c’est aussi devenir davantage capable de reconnaître ce qui vient d’être touché et de choisir ce que nous voulons en faire.
C’est probablement ce qui est différent aujourd’hui. Je reconnais davantage le mécanisme lorsqu’il apparaît et je suis plus attentive aux signes qui m’indiquent que je recommence à trop porter, à trop pousser ou à croire que je devrais toujours en faire davantage. Cette conscience ne me protège pas de tout, mais elle me donne la possibilité de faire certains choix différemment.
Récemment, une amie à qui je parlais justement de ce vieux modus operandi m’a proposé quelque chose de tout simple : et si, pour moi, 80 % pouvait être assez ? Et si, plutôt que de toujours viser le 100 %, je pouvais consciemment garder le 20 % qui reste pour moi ?
Cette idée m’a fait sourire. Peut-être parce qu’elle vient toucher directement cette petite fille qui ramenait un 95 % et apprenait à regarder les cinq points qui manquaient plutôt que tout ce qui était déjà là. Aujourd’hui, je peux peut-être faire le mouvement inverse. Le 20 % n’a pas besoin de représenter ce qu’il me reste à accomplir. Il pourrait devenir ce que je choisis de ne pas donner.
Je ne sais pas encore exactement ce que je ferai de ce 20 %, et peut-être est-ce justement le but. Certains jours, ce sera du repos. D’autres, du mouvement, du plaisir, du temps avec ceux que j’aime ou simplement quelque chose qui remplit ma tasse. Il n’a pas besoin d’être productif ou optimisé. Il peut simplement m’appartenir, un espace où je
n’ai rien à accomplir pour mériter ma place, ma valeur ou l’amour des autres.
Je ne souhaite pas renoncer à cette partie de moi qui aime faire les choses avec soin, qui vise l’excellence et qui cherche à apprendre, à contribuer et à évoluer. Elle fait aussi partie de qui je suis. Ce que j’essaie plutôt d’apprendre, c’est à distinguer le désir de bien faire du besoin de prouver que je suis assez. Et après avoir fonctionné ainsi pendant 51 ans, je sais maintenant qu’une prise de conscience, aussi importante soit-elle, ne fait pas disparaître le mécanisme du jour au lendemain.
Peut-être que ce 20 % n’est justement pas un espace qu’il me reste à remplir.
Peut-être est-ce un espace que j’apprends enfin à me laisser.





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